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Rio de Janeiro. Brésil.
La voiture de Zé-Paulo roulait doucement depuis qu’elle avait quitté l’autoroute. Le paysage avait changé d’un seul coup, au point qu’il semblait appartenir à un autre pays. Le Brésil des plages, des grands hôtels, des voies rapides avait cédé la place à une étendue grise, uniformément plate, couverte à perte de vue de baraques rampant au ras du sol.
La Baixada Fluminense ne conserve aucun souvenir de son ancienne vocation agricole. Le soleil ne fait rien monter d’autre que la poussière le long des murs en terre. Les enfants jouent dehors pieds nus. Ils ne sont pas trop mal nourris. On peut penser que la plupart d’entre eux ne sont pas orphelins. Ils sont seulement pauvres, pauvres à un point que nul ne peut imaginer car leur misère n’est pas le fruit d’un cataclysme, d’une chute, mais leur condition profonde et probablement éternelle. Ils sont nés pauvres comme d’autres êtres naissent renard ou cheval. La misère n’est pas leur état mais leur espèce. À leur manière, ils s’y adaptent. Autour d’une balle en chiffon, dans la chaleur ensoleillée de l’immense favela, on les voit sourire, rire et l’on ne sait ce qu’il faut penser de cette inconscience. Est-elle la forme ultime du désespoir, ou une manière paradoxale de bonheur ?
Juliette, à l’arrière de la Ford, écrasait son nez sur la vitre. Elle avait beau humer de toutes ses forces, elle ne sentait que le parfum boisé de l’air climatisé. Et cette misère sans odeur lui paraissait encore plus troublante.
Au passage de la voiture, les visages se tournaient vers elle. Certains gamins se précipitaient, tapaient sur les vitres en faisant d’horribles grimaces édentées. À l’avant, Harrow se tenait droit, crispé, regardait bien loin comme quelqu’un qui passe près d’un serpent en craignant de le réveiller et qu’il l’attaque. Zé-Paulo faisait son possible pour éloigner les petits mendiants qui couraient à côté de la voiture, mais ses grands gestes provoquaient seulement le rire des gamins.
— Ce sont des malheureux, expliquait-il, tout en dirigeant la voiture au pas à travers les nid-de-poule de la route. Des malheureux et des monstres. Parce qu’ici, c’est comme ça : on passe directement de l’innocence à la criminalité. L’innocence, c’est jusqu’à cinq ans. Après, ils commencent à fumer, à sniffer, à trafiquer. Et à tuer.
Avec leurs tee-shirts en haillons, leurs trognes tannées par le soleil, leurs cheveux ras pleins de gale, les enfants continuaient de courir. Juliette croisait leurs regards et y lisait tout ce que disait Zé-Paulo : l’innocence brûlée, une dureté qui faisait mal à voir, des éclats de haine presque animale et, l’instant d’après, un rire attendrissant.
— Par ici, les baraques sont les plus anciennes de la favela. Vous voyez, avec un peu d’imagination, on dirait presque qu’elles ressemblent à des maisons. Bien sûr, c’est infesté de vermine. Tous les ans, on retrouve des gamins défigurés dans leur berceau par des morsures de rats. Mais enfin, il y a des portes, des fenêtres. Quand un alcoolique bat sa femme, il peut au moins le faire hors de la vue des voisins.
La voiture suivait une sorte de large avenue au milieu de la Baixada.
— Plus on va vers là-bas, plus les baraques sont rudimentaires, continuait Zé-Paulo en désignant l’horizon poussiéreux, entre les charrettes à bras et d’incompréhensibles rassemblements de désœuvrés. Tout au bout, il y en a même qui s’abritent avec des morceaux de branches, des vieux sacs, des bouts de plastique. C’est le coin des nouveaux arrivants.
— Il en vient encore beaucoup ?
Le Brésilien tordit le cou pour répondre à Juliette.
— Des milliers par mois. Des dizaines de milliers peut-être. Ils ruissellent de tout l’intérieur, surtout du Nord-est.
Il fit un détour avec la voiture pour éviter un corps allongé en travers de la rue. Il était impossible de dire si c’était un cadavre ou simplement un homme saoul qui dormait là.
— Nos villes sont devenues des monstres. Les gens viennent s’y agglutiner du dehors. Ils croient que c’est mieux ici. En fait, ils ne trouvent rien de ce qu’ils espéraient. Ils survivent dans la misère et le crime.
— Peut-être que là d’où ils viennent, ils n’auraient pas survécu.
Zé-Paulo jeta à Juliette un regard étrange par-dessus son épaule.
— En effet. Ils n’auraient pas survécu là-bas. Dans les campagnes, il existe un équilibre entre le nombre d’êtres humains et les ressources de la terre. Quand la limite des ressources est atteinte, le nombre des hommes stagne ou diminue. C’est la loi de Malthus. Mais, ici, il n’y a plus de loi. Le gouvernement ne peut pas se permettre d’affamer ses villes. Alors, il les nourrit. Plus rien n’arrête la prolifération des pauvres. Leur taux de fécondité reste énorme.
Ils avaient tourné à un moment dans l’avenue et remontaient maintenant une voie plus étroite, toujours en terre. À l’ombre, devant les baraques, des femmes lavaient du linge dans des bassines en plastique coloré.
— Nous comptons sur vous pour inverser cette tendance, dit Zé-Paulo en regardant du côté de Harrow. C’est tout ce que nous espérons de votre mission : inverser le courant. Briser cet attrait mortel pour les villes. Rendre les gens à l’équilibre de leurs campagnes.
Un silence gêné s’installa dans la voiture. Juliette eut le sentiment qu’elle en était involontairement la cause. Il lui semblait qu’ils attendaient une réaction de sa part. Et en effet, la question qui tournait dans sa tête depuis quelques jours était bien près de parvenir à ses lèvres : « Comment ? » « Comment allons-nous faire pour inverser le courant ? » « Qu’est-ce que nous allons ôter ou ajouter à cette misère pour en changer le cours ? »
Mais à chaque fois que cette interrogation venait, Juliette ressentait une migraine, une nausée qui l’en détournaient. Elle avait un peu forcé sur les médicaments ces jours-ci. Elle se sentait figée, blindée, protégée comme par une digue contre ces déferlements d’inquiétude. Et elle se tenait rigoureusement à cette attitude de soumission. Quoi qu’on attendît d’elle, elle obéirait, sous peine de sombrer de nouveau dans la médiocrité des jours sans idéal.
— Le canal est là-bas, annonça Zé-Paulo, en rompant heureusement le silence et la gêne.
La voiture sautait sur des trous et sa suspension molle accentuait les cahots. Par les portes béantes des cabanes, on apercevait des silhouettes d’hommes amaigris et hagards, sortant de leur nuit d’alcool. Zé-Paulo avança encore un peu, puis arrêta le véhicule au beau milieu d’une petite place que bordait un grand talus de terre.
— Nous allons juste faire quelques pas, pour que vous voyiez bien le réseau d’eau.
Ils sortirent de la voiture et d’un coup la chaleur les frappa au visage. C’était une moiteur épaisse et lourde, emplie d’odeurs colorées comme des teintures poisseuses, odeur de terre souillée, de déjections, de viscères.
Harrow se tenait raide, les poings serrés. Juliette, derrière lui, avait envie de le prendre dans ses bras. Une grande pitié, une tendresse inattendue l’envahissaient à cet instant. Elle le revoyait dans le désert du Colorado et elle imaginait ce qu’il pouvait ressentir dans un endroit comme celui où ils se trouvaient maintenant, un endroit d’où toute nature avait disparu et où ne restait que l’humanité dans sa forme la plus sordide. L’être humain, ici, c’était la destruction et la mort. Elle effleura la main de Harrow. Il eut un mouvement de recul et la pitié de Juliette s’accrut d’autant.
Ils marchèrent vers le talus. Le sol était infiltré d’objets divers : des lambeaux de sacs en plastique, des bouts de ferraille, des os brisés de poulet ou de mouton. Tout cela avait dû être mêlé à la boue pendant la saison des pluies. En séchant, la terre laissait affleurer ces vestiges comme s’ils provenaient d’elle et avaient été mis à nu par l’érosion.
De petits sentiers de terre plus tassée sillonnaient le talus et leur permirent de s’y élever rapidement. Des femmes allaient et venaient de haut en bas en portant des bidons d’eau. Arrivés en haut, ils virent qu’ils étaient en fait sur la berge d’un canal qui traversait toute la Baixada. Zé-Paulo écarta sans ménagement un groupe de gamins qui s’était approché d’eux. Il avait mis un panama et s’épongeait le front avec son mouchoir, tout en faisant de grands gestes vers l’horizon.
— Ce canal vient du fleuve et il rejoint la baie. C’est à la fois un adducteur d’eau et un collecteur.
Au fond du canal, en contrebas de ses parois cimentées, stagnait un fond d’eau vert-brun. On voyait des femmes accroupies au bord, certaines en train de faire du lavage, d’autres puisant l’eau.
— Ils boivent ça ! dit Juliette.
— Ils n’ont pas le choix. Quand ils le peuvent, ils chauffent l’eau. Ça n’arrange rien pour l’environnement, d’ailleurs, parce que bien sûr, leur seule énergie, c’est le bois.
Comme ils dominaient de quelques mètres la Baixada, ils pouvaient voir monter les fumées sombres des foyers qui se regroupaient en un nuage beige, stagnant au-dessus de la plaine.
— À la saison des pluies, l’eau monte beaucoup dans le canal. Il y a même des gosses qui s’y noient, parfois. Comme la pente est pratiquement nulle, il sert plutôt de réservoir.
— Il n’y a pas de courant ? intervint Harrow.
— Si, très léger.
— Il faudrait essayer de l’évaluer. C’est important pour nos calculs. Dans la simulation que nous avons faite au Cap-Vert, nous avons mesuré la relation entre la dose et la diffusion en fonction du flux. Il faut être précis, si on veut que ça marche.
Revenu à ce terrain technique, Harrow semblait plus à l’aise. Zé-Paulo sortit un petit calepin et prit quelques notes.
— Je vous trouverai l’inclinaison moyenne du canal. Avec ça, vous pourrez faire vos calculs.
En marchant de long en large sur la berge, ils entamèrent une discussion sur diverses questions techniques, et notamment sur l’opportunité d’un ou plusieurs points de diffusion. Juliette n’écoutait plus. Elle ressentait de nouveau le vertige qu’elle attribuait à la chaleur et aux médicaments. Elle les avertit qu’elle allait les attendre à la voiture. En bas du talus, derrière le véhicule s’était groupée une petite foule d’hommes, de femmes et d’enfants. Sans doute à cause de la présence des adultes, les enfants ne chahutaient pas. Il y avait, dans les regards, une lueur violente, une expression menaçante, comme une demande d’explication, un reproche muet.
Juliette commença par dévisager le groupe, en cherchant un visage plus ouvert, un sourire à rendre, une possible sympathie. Mais tous les traits restaient figés dans la même expression hostile.
— Ne vous inquiétez pas, cria Zé-Paulo du haut du talus. Ils ne bougeront pas.
Juliette s’avisa alors, en suivant certains regards, qu’à une centaine de mètres sur sa gauche était stationnée la voiture d’une patrouille de police. Cinq hommes en armes étaient assis sur les bancs du plateau et deux autres se tenaient debout, adossés au capot.
Elle se retourna vers les habitants de la favela. Harrow et Zé-Paulo étaient descendus du talus et s’approchaient d’elle. C’est alors qu’elle croisa, un peu à l’écart des autres, le regard d’une petite fille. Elle était vêtue d’une sorte de sac de toile rouge déchiré. Son visage était sale et sous son nez coulait un filet de morve dans lequel elle trempait un doigt. Pourtant, dans la gangue de ce visage souillé, brillaient deux yeux d’un bleu de saphir. Ils disaient le miracle de l’intelligence, le besoin de tendresse, la force du rêve.
Juliette lui sourit. Le visage de l’enfant s’éclaira un instant, puis elle s’enfuit.
Cependant, Zé-Paulo, confiant dans la garde policière qui se tenait à distance, contourna la voiture en plastronnant, obligeant même le groupe de faveleros à reculer pour lui laisser le passage. Harrow reprit place dans la voiture et Juliette les suivit.
Pendant le trajet de retour, ils laissèrent pérorer le Brésilien, tandis qu’il leur faisait faire, sans descendre de voiture cette fois, un périple aux abords des principales favelas de la ville.
À cinq heures, l’ombre creusait déjà les contrastes dans les manguiers de Laranjeiras. Juliette et Harrow montèrent dans leurs chambres pour prendre une douche. Quand ils redescendirent au salon, la nuit était déjà tombée. D’un café ouvert sur la rue voisine venaient des éclats de guitare. Chacun restait silencieux, assis à une table dans le jardin, devant une moqueca de crevettes et une bouteille de bière.
Bizarrement, cette visite à la Baixada avait changé la façon dont Juliette voyait Harrow. Il lui avait découvert un instant sa fragilité. C’était comme si elle avait pénétré jusqu’au lieu secret d’où étaient commandées toutes ses actions, un lieu où était déposé un trésor fragile : le sens de l’harmonie du monde, la souffrance née de la souffrance, une conception exigeante de l’humain qui ne pouvait se résoudre à sa dégradation.
Du moins était-ce ce qu’elle pensait avoir trouvé.
Car, au juste, rien n’avait changé. Il était toujours aussi taciturne et fermé.
Quant à elle, ces pensées ne l’illuminaient guère. La bière, ajoutée à ses médicaments, la faisait trembler légèrement. Elle restait silencieuse, figée, inquiétante.
Il n’y eut pas trois mots d’échangés, seulement un accord implicite. Ils gravirent le petit escalier extérieur en se tenant à sa rambarde de fer forgé, puis, au moment de rejoindre leurs chambres, entrèrent ensemble dans la première, qui était celle de Juliette. La fenêtre était ouverte et donnait tout : la tiédeur de la nuit, une lumière de lune et quelques notes de samba. Ils firent l’amour silencieusement.
Dans l’obscurité, en regardant Ted dans les yeux, Juliette crut reconnaître leur couleur : c’était la même que celle de la petite fille de la favela. Elle s’endormit dans ce bleu pur et, en s’éveillant, le retrouva dans le ciel.